Vendredi 1er mai (J11) à 21:01
« On déterre la hache de guerre ! »
Ça faisait un moment que je l’attendais, cette inversion de phase et ce vent plus fort derrière que devant. Plus de pression désormais pour Laudato et PersaiVert, c’est bon ça ! Ça dure quelques heures et hop, 10 milles de gagnés : bon pour le moral. Depuis qu’on a quitté la Mauritanie, l’angle du vent est propice à tenir de bonnes vitesses sans pour autant avoir le stress du vent fort. J’ai bien attaqué sous A2 hier après-midi et en soirée, et je l’ai gardé au max du raisonnable !
Le changement de spi pour le A3 a été vite envoyé et j’ai enchaîné une belle nuit sur les portières (bateau qui plane avec un bon angle de gîte). Je passe un petit moment à caler mon pilote et le réglage du spi, car ça accélère fort, fort dans les surfs et je suis toujours à la limite de « perdre » le spi sur son guindant. Une fois tout calé, je m’installe dans le coin arrière du bateau et je profite du spectacle juste génial. La lune est pleine et la luminosité exceptionnelle. Je me nourris de ce moment de grâce.
Alors que je suis à la table à cartes, appel à la VHF de Régis, qui me devance de quelques milles avec Clémence depuis de nombreux jours. J’ai bien grappillé quelques milles, mais il doit encore être 10 milles devant. En réalité, il m’appelle pour me dire d’être vigilant, car je suis très proche, avec un gros écart de vitesse depuis qu’ils ont dû affaler le spi suite à la casse du système de redescente de son safran bâbord.
Je passe en effet 5 mn plus tard, tout proche, sous spi à 15 nds. On fait un point à la VHF sur l’avarie et les solutions pour réparer. Régis est ultra préparé et garde toujours son sang-froid : ils ont ce qu’il faut à bord pour repartir. Sur les autres 1050, on a installé un double système au cas où. Je comprends que ce n’est pas superflu ! Quelques heures plus tard, Laudato est de nouveau aux mêmes vitesses que le groupe de tête sous spi, ce qui veut dire que tout est OK à bord.
La nuit n’a pas été propice au sommeil : rien, mais avec 294 milles parcourus sur le fond, PersaiVert a réalisé le meilleur score sur les dernières 24 h. On travaille maintenant l’approche des îles du Cap-Vert avant de se projeter plus loin vers les Antilles. Il va y avoir du jeu…
Dimanche 3 mai (J13) à 18:16
« La saudade* »
Nous nous sommes quittés alors que le Cap-Vert était vraiment en approche. Deux stratégies possibles s’offraient à nous : venir se rapprocher des îles, voire passer entre certaines d’entre elles, pour bénéficier d’un couloir accéléré du vent. Seul Aruba tentera une route entre les îles, quand le groupe de chasse viendra raser l’île la plus nord de Santo Antao et glisser dans les accélérations extérieures. Sur le Pogo, la route sud était un peu compliquée, voire en négatif au but, afin de rester dans les flux de vent et éviter les dévents des îles.
Sur le front ouest, Alex a parfaitement géré, avec un pif-paf au bon endroit et un coup de boost au passage. Ose et Midnight Blues sont là aussi dans un mouchoir de milles. C’est dingue, cette course dans ce groupe de tête où personne ne veut lâcher. En termes de rating, tout le monde se tient, excepté Aruba, qui a pris le parti de mettre un maximum de surface dans ses voiles (spi, GV), ce qui lui impose de creuser de l’écart avec, à l’arrivée, 8 h à sauver !
Sur PersaiVert, l’idée est de recoller avant d’envisager autre chose ! C’est un travail patient pour un gars pas patient du tout !! Heureusement, je ne me ronge pas les ongles : je n’aurais plus de doigts.
Ma position est un peu décalée nord et je cherche à tendre mes trajectoires pour sauver des milles et m’ouvrir le jeu en fonction des derniers fichiers météo. Au passage du Cap-Vert, je suis resté à 25/30 milles dans son nord afin d’éviter une zone de tampon possible au vent des îles (apparemment, personne ne l’a subie !).
Je navigue depuis, décalé 30 milles au vent de tout le monde et, mécaniquement, j’ai divisé mon retard par deux. Au max, j’avais 50 milles de retard sur Alex ; aujourd’hui, 25, mais on parle de distance au but et tout va se jouer sur le recalage sud prochain et la rotation du vent à droite.
Donc frustration de ne même pas avoir vu les sublimes îles du Cap-Vert, mais peut-être pire encore de voir les îles sans s’y arrêter ! Depuis, je compense : je n’écoute que du Cesaria Evora et ça me fait un bien fou.
Côté tempo, c’était assez rapide ces derniers jours, avec un bon flux qui nous poussait aux fesses. A2, A3, A2.5 : on fait tourner les spis et on attaque, c’est génial. Personne ne lâche et c’est bien intense. Une bagarre entre les solos, une autre entre les doubles, une autre entre solos et doubles : il n’y a que des furieux devant et le jeu, il est là.
En solo, ça commence à tirer un peu côté sommeil, mais parfois je reste sur le pont la nuit juste pour le plaisir de voir le pilote Pixel, qui fait un super job : il charge et hop, petit coup de barre pour lancer le bateau comme une rocket. Avec la lune qui nous éclaire la piste, le spectacle est grandiose.
Les températures montent gentiment et ce matin, c’est « douche au réveil ». C’est encore tonique, mais quel bonheur d’attaquer la journée comme ça, suivi d’un brunch maison — en gros un « fourre-y-tout » de ce qui traîne au fond du frigo ! Je dirais note moyenne sur la présentation, mais un bon 16/20 sur la partie goût.
Voilà, je suis bien et mon dimanche s’annonce sympa…
— JP à bord de PERSAIVERT
*À l’évocation du Cap-Vert, chacun ressent un sentiment mêlé de fascination et de mélancolie. La saudade, si magnifiquement chantée par Cesaria Evora, est ce doux sentiment, à la fois heureux et nostalgique, sur cette perception du temps passé.
