Comme tous les ans en décembre, en France la saison vélique est très calme, les bateaux sont en chantier et les marins regardent plutôt où la neige va tomber…
Mais décembre à Sydney au contraire c’est l’effervescence ! c’est l’été indien, les grandes vacances, et sur les quais du CYCA, célèbre club organisateur de la Rolex Sydney Hobart, on voit apparaitre bateaux et marins, australiens et internationaux qui prendront part à la 80ème édition de cette épreuve mythique, le Fastnet des antipodes.
Cette année, c’est ma 6ème participation à cette épreuve mais 1ère fois en double, ma catégorie favorite. Je serais sur le JPK 1030 Min River, de Jiang Lin. Je suis arrivé le 18, au programme, s’entrainer, faire notre qualif (une nav de 24h), préparer le bateau -qui est déjà nickel- et bien sur au fur et à mesure que les jours passent affiner la météo.
Cette année, on se frotte les mains, ça semble être favorable aux petits ratings, ce qui est plutôt rare sur cette épreuve. Effectivement le schéma classique est plutôt de partir au portant et de finir au près dans le « southerly » souvent très soutenu. Et souvent les gros ratings passent avant ce louvoyage fastidieux. Cette année c’est l’inverse, 2 jours de près puis du portant pour la fin après avoir traversé une zone de haute pression à mi-parcours. Les gros ratings vont faire bcp de près et nous on reviendra au portant, avec potentiellement 30 noeuds en fin de parcours donc idéal pour la carène planante du JPK1030. En revanche si on traine trop en route, le southerly finira par arriver pour manger les retardataires … Bien sûr on parle de course au large et donc tout peut arriver, et dans cette course la fin de parcours se passe dans « Storm Bay », baie qui porte bien son nom parfois mais qui est surtout redoutée par ses calmes et courants contraires. Tous les ans, cette baie vole les espoirs de certains prétendants à la victoire finale, que ce soit en class ou overall.
La plupart des 142 inscrits sont dans la même marina, et je croise avec plaisir les habitués de cette course, mais aussi des légendes de la voile comme Dean Barker vainqueur de la coupe de l’America (entre autres) ou Lijia Xu, double médaillée olympique de Laser et double championne du monde d’optimist (entre autres).
Au niveau de nos concurrents directs en catégorie double, il y a 20 bateaux environ, et on croise des SF3300, des J99, et surtout 2 gros favoris que je connais particulièrement bien. Le 1er c’est Mistral, un proto Lombard de 34 pieds, triple vainqueur de l’épreuve en double, mené par Rupert Henry son propriétaire qui connait la course et le bateau par coeur, et par le redoutable diable espagnol (mais surtout très bon copain) Pablo Santurde, skipper au palmarès impressionnant sur de nombreux supports différents. Quelques pontons plus loin, l’autre épouvantail de la flotte double (voire overall…) que je connais très bien pour l’avoir barré dés sa naissance et pour avoir fait la nav sur Sydney Hobart en 2015 et 2017. Il s’agit du JPK 1080 calédonien BNC my Net / LEON, mené par le célèbre Michel Quintin, double champion du monde de planche à voile, et Yann Rigal, avec qui on a partagé quelques tours de France à la voile dans les belles années. Ces 2 là se connaissent aussi bien qu’ils connaissent leur JPK 1080. Cela fait 5 ans qu’ils s’entrainent ensemble pour cette course. On passe pas mal de temps ensemble avant le départ, du petit apéro de fin de journée au traditionnel réveillon de Noël, on prépare même la météo ensemble accompagnés par Christian Dumard.
26 décembre c’est le jour de départ, le fameux « Boxing Day ». Pour info la Sydney-Hobart est l’un des évènements sportifs les plus suivis d’Australie. Les médias sont venus en nombre, ainsi que les supporters, familles et amis. Il y a aussi une certaine tension, on sait que les 2 premiers jours seront durs, du près dans 20 puis 30/35 noeuds avec de la mer formée, 4 mètres par endroits. Hobart, ça se mérite !
Le départ est matérialisé par 4 lignes de départ parallèles en fonction des catégories, et tout la flotte est libérée en même temps, avec de chaque côté de la baie des centaines de bateaux spectateurs.
Min River est fin prêt, et nous sommes particulièrement motivés et concentrés pour bien faire. Jiang ne fait pas de voile depuis longtemps mais sa volonté d’apprendre et aussi forte que sa motivation. On prend un bon départ au vent arrière, en milieu de ligne. Le vent est très perturbé mais on s’en sort bien en sortant de la baie bien placés. Devant nous, Léon et Mistral …
Au près il n’y a pas photo, ce sont tous les 2 des avions et on a du mal à tenir, même avec nos ballasts. La première nuit on attaque un peu trop à terre, on trouve la bascule droite attendue mais le vent s’écroule et on prend cher. Le lendemain les conditions sont assez cool, 15 noeuds, soleil. Le soir ça rentre au fur et à mesure, la mer se lève et durant la nuit c’est la guerre. Les 35 noeuds sont là. En Config de voiles on a 1 ris GV et J4 le bateau est super équilibré mais ça n’a rien d’agréable. La mer est forte, ça déferle par endroits. 34, 36, 37 noeuds, heureusement ça ne monte pas plus que ça. Durant la nuit, de nombreux bateaux abandonnent. Voiles déchirées, problèmes de structure, de gréement, blessures, liste non exhaustive. Malheureusement Mistral abandonne également, côtes cassées pour Rupert.
Après cette nuit tonique, ça se calme on reprend un rythme « normal ». Léon caracole en tête avec 25 milles d’avance sur nous. Autour de nous la flotte est compacte, les J99 et SF3300 sont toujours avec nous. On arrive dans le redouté Détroit de Bass, célèbre pour ses vents forts, sa mer énorme etc. Cette année, c’est 8 noeuds, grand soleil mer devenue plate… Tout se perd et y’a plus de saison !!
On négocie plutôt bien la haute pression, on reprend des milles à Léon et on distance nos adversaires directs. Le vent adonne, Code zéro, puis A3, le bateau glisse tout seul, on sent que le 1030 adore ses allures de reaching, et on se repose du mieux possible et on s’aperçoit aussi que les estimations d’arrivée sont très favorables aux bateaux de notre catégorie. On s’arrache pour le final. Le vent adonne encore on est désormais sous S2, direction Tasman Island l’entrée de la baie, très connue pour ses côtes découpées comme des orgues.
3ème journée, le bateau continue d’avaler les milles sous grand spi le long de la Tasmanie. Y’a de la vie par ici, des albatros majestueux et curieux, des bancs de dauphins joueurs, clairement de supers heures de barre à faire surfer le bateau en prenant chaque vague. Durant la 4ème et dernière nuit ça rentre fort au portant. On passe sous spi de capelage, le bateau va toujours aussi vite et se trouve bcp plus maniable. Quelques claques à 30 noeuds mais le bateau trace sa route parfaitement. On est revenus à moins de 10 milles de Léon, soit une heure de retard, derrière c’est assez loin mais ça reste dangereux, ça va se jouer à rien.
Au lever du 4ème jour, on contourne Tasman Island. Après quelques minutes dans 35 40 noeuds par effet de site, le vent s’écroule à nouveau. Storm Bay ?? On retrouve quelques bateaux en équipage plantés depuis un petit moment devant le Cap Raoul, mais aucune trace de Léon. Ils ont réussi à passer à travers de cette zone sans vent. Décidément ils sont trop forts !! Ça va être dur pour nous, avec la différence de rating il nous faudrait 1 heure d’écart seulement.
Le vent finit par rentrer pour toute la flotte et on passe enfin cette ligne d’arrivée. Pour le moment, vainqueur IRC 6, second en double et overall derrière Léon ! Doublé JPK ??? on ose y croire tellement ce doublé serait magique ! Il faut bien sur attendre l’arrivée des plus petits ratings mais ça sent très bon !
Accolades avec les copains calédoniens, on refait le match avec les différents équipages présents. La fatigue est + que présente, mais l’ambiance à Hobart est comme à chaque édition, sans comparaison !
Malheureusement, une pénalité sera infligée à BNC Léon, auteurs d’une course juste incroyable, pour une règle d’utilisation de tangon et spi asymétrique, et la pénalité fera que nos places sont finalement inversées. Alors on retiendra surtout ce doublé JPK, dans la seule course qui manquait au chantier en victoire overall ! Cocorico !!!
Merci Jiang pour ta confiance, merci Michel et Yann pour cette incroyable bagarre, bravo Jacques le magicien et bravo JP et toute la team JPK Composites pour ces bateaux parfaits.
— Alex
